Giscard : Le Méprisé du bonheur

C’est tout le « temps du bonheur » des années 70 et son contraste violent avec le notre que fait resurgir la disparition de celui qui le présidait et que la France n’aima pas.

La France des années 70 qui nous revient ce matin dans l’annonce du décès du président d’alors, reste une expérience difficilement communicable à nos enfants, celle du plaisir d’être secoués en 2cv en se sentant filer dans le ciel du Concorde. Mais surtout que tout cela est bien normal. Un sentiment de sérénité, de force, de foi en l’avenir, de tradition immuables et de progrès permanent en toile de fond, là où l’avenir nous parait annoncé dans une multitude de chaos et de convulsions, tant des legs du passé que des promesses d’un « Progrès » devenu menace. Président-zélateur de ce progrès, Giscard était sans doute à l’image de ce pays qui gagnait sur tout les tableaux, se payait le luxe de jouer les Kennedy dans un fauteuil Louis XV comme d’aller en jet privé tricolore jouer de l’accordéon dans un bougnat; mais quelque chose sonnait faux et jusqu’au bout, son coeur lui échappa.

C’était encore la génération Gaulliste, ou du moins l’imaginaire des anciens combattants des deux guerres, qui tenait solidement la baraque de l’Etat, et la fierté de la « 3e puissance mondiale » qui « ruisselait » sur toute la société qui pourtant n’avait jamais été aussi à gauche, contestatrice et frondeuse après 68. Nos ancêtres étaient des guerriers, des héros; nous touchions les fruits de la « Freundschaft » avec les Allemands. Nos parents avaient libéré le Boul Mich’, la Sorbonne et le sexe et nous n’aurions ni Dieu ni maîtres.

Nos grands-parents étaient ces piliers puissants et immémoriaux à l’ombre desquels nos parents pouvaient placer des charges de dynamite en rigolant et donner libre court à toutes les contestations et toutes les utopies. Nous voyions les uns partir en habits des dimanche pour la messe avec cérémonie, quand les autres filaient en 2cv dans les communautés de chevelus baba; nous, libérés des contraintes des dimanches que nos parents ne voulaient pas que nous revivions, nous n’étions tenu ni à un culte ni à l’autre, et nous pouvions jouer au jardin ou courir la campagne ou les même les rues de Paris le soir à 5 ans… Pourvu que nous ayons les mains propres à l’heure d’être ponctuels à table et que nous ne soyons pas « dans leurs pattes » les adultes s’en moquaient.

Manière de nous dire que notre avenir, facile, serait de toucher les fruits magiques du temps long et de l’air du temps, de l’Appel du 18 Juin et du joli mois de Mai 68… en même temps. Nous ne savions pas qu’ils étaient en train d’être mangés et deviendraient si grinçants pour nos propres enfants.

Ce n’était déjà bien sur plus la Nature toute puissante qu’il fallait dompter comme Tartarin avec les aventuriers de l’Empire Français comme durant l’enfance de ma mère. L’idée de la pollution, des animaux menacés d’extinction, nous était présente grâce à Pif Gadget, mais comme pour la santé et ses progrès, tout était sous contrôle et allait bientôt s’arranger. On sentait dans l’avidité des soixante-huitards de jouir de soi pour soi, loin des sacrifices des générations précédentes, une pointe de jalousie. Qui sait, les enfants des années 70, au rythme du dieu « Progrès », connaîtrait-il peut-être l’immortalité ? « La vie sera facile pour vous » m’avait dit un jour mon père avec une pointe d’envie dans laquelle on comprenait qu’ils n’étaient pas trop tenus vis à vis de nous.

Ce qui me frappe rétrospectivement, c’est à quel point nous avons connu une vie naturelle et traditionnelle, comme le lait que l’on allait chercher directement à la ferme, voir celui des brebis que nous prenions directement dans la bouche avec les copains de la ferme voisine. Une rue vivante et intéressante, des cafés grouillants de vie aux flippers et aux repas abordables. Nous étions loin d’imaginer que nous deviendrions surtout les derniers de l’insouciance.

J’ai repensé à la chanson de Polo « Petit Français » : https://vimeo.com/73373301

Je ne relate pas un bonheur personnel car mon enfance trop prise dans les conflits des adultes dont elle était l’enjeu ne fût pas heureuse, mais un sentiment de bonheur collectif qui nous portait. Je ne sais pas s’il en était de même à l’intérieur des êtres et si le malaise couvait dans le bien être quasi général. Mais ce me semble en revanche clair aujourd’hui, c’est que notre attachement exclusif à un bonheur individuel semble emporté vers un naufrage collectif.

Giscard

J’ai vie su qu’on pouvait mépriser Giscard puisqu’il s’attirait les remarques goguenardes de mon père et de ses amis des milieux parisiens de la Gauche branchée d’alors, près à tout les excès pour le chasser; mais je savais aussi par ma mère que Giscard avait été reçu à déjeuner par mon grand-père lors de la tournée électorale où le député Giscard père présentait son jeune successeur aux baronnets locaux. Tout était donc dans l’ordre des choses enfantines à la mode de ce temps de contrastes; à la fois que l’on ne puisse pas devenir président de la République sans l’aval de mon grand-père et l’éblouissante onction de la table de ma grand-mère; et qu’il soit illusoire de ne pas comprendre que l’on va être chassé du royal fauteuil par les révoltes des amis de mon père; lui qui, par la majesté d’un seul geste à la fenêtre de sa voiture parvenait à entrainer sur le pont de la Concorde, le flot de voitures bloquées par un feu rouge en panne.

La France était heureuse sans doute parce que la gauche dominait culturellement la politique, autant que parce qu’elle avait la chance qu’elle n’exerce pas le pouvoir. La droite de Giscard vivait alors sous une pression permanente, de grèves obligeant à un partage inégalé des bénéfices du travail (la part des salariés y a atteint son plus haut historique), de manifs tumultueuses pour de nouveaux droits de société, de mouvements d’idées, d’une presse prête à mettre le pouvoir en examen pour obliger à plus de démocratie etc. Les Français pouvaient donner libre court à leur esprit frondeur, à la contestation, ils en était non seulement bénéficiaires, mais cela se montrait constructif.

Tout était donc à l’inverse de ce que nous connaissons.

Petit aparté, utile, sur la liberté d’expression. Charlie blasphémait souvent mais le pouvoir ne se drapait pas dans son blasphème. Très souvent les radios du soir nous apprenaient que les exemplaires allaient être saisis. Je descendais alors très vite avec l’aval maternel chez la papetière, qu’on surnommait Cocote (elle ressemblait au milieu des objets de piété qu’elle vendait à une vieille poule et le garçon de café qui lui avait dit « ma cocote » savait même la faire glousser), qui gardait les journaux interdits pour mieux les revendre sous le manteau. Les gouvernants étaient donc tenus par la société de faire respecter la liberté d’expression, tout en faisant mine de s’en offusquer, au lieu d’en faire comme aujourd’hui un étendard de combat, tout en l’étouffant…

Pour le reste, mon grand frère me montrait nos avions qui volaient dans le ciel du 14 juillet au-dessus de la maison, m’apprenait que nous vivions au pays de Cocagne que le monde entier enviait et les seuls dangers qui pouvaient troubler notre sommeil était que les Russes avaient de quoi nous détruire pendant la nuit (mais qu’ils ne le feraient pas car ils disparaitraient eux-mêmes tellement nous étions forts) et que l’ennemi public N°1 courrait les rues le soir…

Telle paraissait, vue d’enfant, la France de Giscard, le roitelet mal aimé de ce temps heureux lui, qui eût à peu près tout ce qu’un ambitieux demande à la vie (le pouvoir, l’argent, une épouse adorable et impeccable et les actrices effrontées dans son lit, un fief avec donjon sur roche etc) ne semblait qu’insatisfaction, à l’image de la société qui finirait par le renverser un soir de mai.

Giscard d’Estaing, le destin de Giscard… La presse et la France des années 70 ironise beaucoup sur une aristocratie un peu de raccro. Les ancêtres sont pourtant bien accrochés dans l’arbre, mais qu’une famille bourgeoisie joue des coudes ne sera pardonné ni des aristos, ni des républicains. Un entre deux, qui tombe du côté du désamour. J’ai fait la visite, pour l’éducation politique de ma petite famille, du château d’Estaing lors d’une tournée du Massif Central. C’est un condensé politique de tout ce qui a suscité le mépris. Une arnaque touristique (toutes les jolies choses sont dans la partie privée) et le coeur de la visite des pièces de service tourne autour d’une exposition frauduleusement appelée histoire de la famille, mais en fait ne concernant quasi que son septennat, lui-même centré sur l’intention de nous faire aimer, un peu de force, son nombril et celui-ci taraudé d’une question, qui finirait presque par le rendre sympathique à force de pathétique : « mais pourquoi ne m’aimez-vous donc pas ? »

La réponse se trouvait pour moi dans la visite du musée précédent (par hasard), celui de la présidence de Chirac son vieux rival. Entièrement dédié à offrir à la postérité tous les cadeaux baroques qu’il avait reçu de ses voyages d’Etat et ne laissant rien à son ego.

Giscard aura eu tout trop vite, trop tôt, trop facilement, tout traité trop légèrement. Jupiter rend fou ceux qu’il veut perdre… Venant par exemple, comme plumitif assez médiocre, récupérer prestement grâce à son carnet d’adresse, un fauteuil parmi les Immortels, sans comprendre que ce signe de réussite de plus, ce signe de réussite encore, ce signe de trop, l’abaissait. D’une part parce que comme président il avait été successeur sur le plus beau des fauteuil, celui qui n’existe pas, celui créé par Louis XIV de « protecteur» des écrivains et de la Langue Française. D’autre part parce que dans la succession de présidents fins lettrés, le mémorialiste hors de norme De Gaulle, l’exégète Pompidou et le bibliophile Mitterrand… l’ingénieur Giscard ne pouvait qu’abaisser la dimension culturelle, littéraire, sacrée en France, de la fonction en soulignant auprès des Français qu’il n’avait que des histoires d’auto-stoppeuses à ajouter à la galerie, un manque.

Pourtant, même si on s’en rend peu compte, mais nous vivons dans un choix principal que Giscard a fait pour nos vies, mettre l’Etat du côté de la modernité : la bascule d’une société de morale traditionnelle à une société de l’individu; le divorce entre la bourgeoisie et la peuple actée tant par l’abandon de la nation comme ciment commun, que par la mise en concurrence, voir le remplacement, des premiers par une immigration supposée plus docile; l’Europe et l’exode européen et mondialiste pour la bourgeoisie. Giscard aura mis aux normes modernes un vieux pays qui en profita mais lui en voulu; peut-être parce qu’il lui donna l’impression de vouloir conserver à son seul profit le XVIIIe siècle. Une sorte d’antiquaire qui aurait vendu, pour se faire aimer, du Kennedy à une France qui ne lui aurait pas pardonné le faux monnayage.


Un manque d’amour tramé désormais dans l’Histoire – ou plutôt dans une histoire politique au rabais devenue dans ces années là, l’actualité – qui ne se compense pas par des honneurs qui le multiplient en manque d’estime. Ce « monopole du coeur » dont la formule l’aura fait roi mais qui l’aura fuit jusqu’au bout.


Langlois-Mallet

1 Comment

  1. Ne savais qu’il était méprisé Giscard , j’étais jeune à l’époque de son mandat et bénéficié d’un privilège après mon petit diplôme en poche, d’un an de chômage et grâce à ce président sortant ! Il était de droite et mes parents étaient de gauche, donc je n’aurait pas voté pour lui.
    ’Un homme d’état qui aura couté un pognon de dingue au peuple français et durant presque 40ans […] faut pas s’étonner ensuite que l’hôpital public doit se serrer la ceinture , à qui profite cette situation certainement pas au français d’en bas […]

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