Anne Sylvestre, une amour, une cathédrale

Un chêne centenaire est tombé. Solidement enracinée dans la culture française, malgré l’air du temps soufflant l’américanisation commerciale, Anne Sylvestre aura ouvert un nouveau territoire à notre humanisme, une parole de femme d’une puissance inégalée.

Franchement ? Un certain chagrin ne me quitte pas. Une peine de coeur si vous voulez. C’est idiot je sais bien que les gens doivent partir surtout ceux qui sont très avancés dans l’âge. Et puis nous n’étions pas non plus des familiers parce que nous avions pris un verre et que son numéro de téléphone roupillait dans un de mes carnets de nuit.

Mais voilà, la mère de Mouchelette est vraiment une personne qui flotte dans la maison tous les jours. Il y a un mois, c’est la première chanson que j’ai chanté à mon bébé en espérant que sa mère revienne du bloc. Ça crée des liens forts, un pacte à trois. Si je ne pense à rien pour moi-même, c’est un air de Brassens qui vient spontanément « l’avait la taille faite au tour les hanches pleines et chassait l’mâle aux alentours des la Madeleine. » Si j’ai un enfant dans les bras, c’est Anne Sylvestre « Mouche, mouchelette, moucheronette, moucheron demain c’est ta fête…»

Il n’y a rien d’anecdotique qu’elle ait renouvelé les comptines, c’est à dire la forme primordiale de transmission de ceux qui, habillés de culture, prennent soin à ceux qui arrivent tout nus et démunis. C’est la matrice des imaginaires. Et sa grande force singulière restera d’avoir été une expression profondément enracinée dans notre culture française et à la pointe de ce qui changeait dans son époque, en particulier du côté des femmes.

Un chêne, par l’énergie puissante et paisible et une chaîne reliant le passé et le futur, la tradition et le changement. C’est à dire l’exact contraire des modes de son temps, du style états-uniens, du show-biz, de la mélodie vide de sens, beuglée à perdre gorge en prêt-à-jeter pour défiler le caddy à la main dans les rayons des grandes surfaces.

Anne Sylvestre posait au contraire sur le silence une magie qui, loin de l’insulter continuait sa majesté par d’autres voies, la mélodie du temps long au rythme de la nature, l’écriture soignée d’une profonde culture des mots, recueillie par sagesse au tempo de l’âme. Une gravité simple, servie par une voix douce et en général juste (avec quelques ratés émotionnels, c’est vrai), imprimait en nous l’expérience unique d’une rencontre, d’une relation; comme d’avoir été invité à goûter sa tarte au pomme à la cannelle dans une chaleureuse maison à la campagne un jour de pluie.

Dans un temps où n’importe quelle frustration ou agressivité se pare de féminisme, elle a si puissamment donné un sens au mot qu’on ne pouvait, comme homme, que trembler sur ses bases. La chanson française, la faute à une culture trop cérébralisée, n’a rien a priori de la puissance tellurique des « chants du monde ». La force de ce qu’elle avait à dire avec douceur la place pourtant parmi les grandes tragédiennes. Je pensais aux chants méditerranéens, mais surtout à une grecque, Maria Callas hier; m’amusant à rêvasser à cette époque, pas lointaine, où un spectateur, l’Officiel sous le bras, aurait pu aller le même soir à Garnier entendre l’une avant de finir la nuit à La Colombe (près de chez ma mère dans le cabaret de l’amie d’enfance de ma grand-mère), en écoutant l’autre.

Tout semble opposer l’interprète de bel canto et l’auteur de chansons intimistes. Et pourtant dans l’éclat d’orage de la grande prêtresse Norma comme dans la foudre contenue et pudique des sons elfiques de la troubadour d’Une sorcière comme les autres, il y a toute une puissance du féminin oublié, par les femmes d’abord, autant par les courtisanes que par les agitées qui se veulent des hommes comme les autres.

Dans le fracas tragique que fait le chêne centenaire qui tombe, j’ai ressenti une peine et un ébranlement comparable à ceux de l’incendie des chênes centenaires d’une autre, qui veille au dessus du cabaret de la Colombe (devenu, avec le destin de Paris, un muet débit de vin), Notre-Dame; la mort de la grand-mère, prêtresse gauloise d’une tribu sensible, de chansons, d’idées, de culture, dont nous aurions été les petits enfançons, de la première comptine à l’éveil politique adulte. « Sans le chant des troubadours, n’aurions point de cathédrales… »

J’avais emmené la mienne de tribu la voir il y a quelques mois pour son retour sur scène après son terrible deuil. Il faut toujours semer des graines et laisser des petits cailloux blancs; comme ce matin autour d’une tombe en signe de gratitude, tout autant que d’espoir.

Langlois-Mallet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s