Reconfinement. La passion de contraindre et… ses limites

On peut donc enfermer toute la population deux mois, mais qu’en est-il la deuxième fois, sur six mois, un an, voir deux ?

Si l’impératif de santé publique – fruit à la fois de la pandémie et de l’incapacité des responsables français à organiser la bonne réponse (fermeture des frontières, tests, suivi, mise à l’isolement) – s’est imposé pour la première vague, ce virus nous pose de redoutables questions qui évoluent lorsqu’il s’installe dans la durée.

Depuis le printemps de plus en plus de spécialistes posent celle qui fâche : n’y a t-il pas plus d’inconvénients sanitaires, psychologiques ou économiques à protéger par l’enfermement qu’à exposer au risque en liberté ?

Quel est le coût, en termes même de mortalité stricte, des dégâts psychologiques ? Des faillites et des pertes d’emploi ? De l’enfermement ? De la désocialisation ? De l’inactivité physique ? De la dépression générale ? Dans le bras de fer qui nous oppose et ne peut que nous épuiser face à un virus qui n’a pas de bras, la réponse a donc dû évoluer vers plus de souplesse… Et nous sommes passé de « Il faut nous protéger du virus » pour la saison I, à « il faut sauver l’essentiel » pour la saison II.

Très bien. Mais qu’est-ce que l’essentiel ? Le fait qu’un homme seul — élu sur un rejet de l’extrême-droite et non sur une adhésion à « noootttrrreee prrrooooooojjjjeeeettt » — le définisse pour tous commence à poser un énorme problème. On ne doute pas une seconde de la jouissance qu’il éprouve avec son regard d’acier à décider seul de nous enfermer tous, mais son seul plaisir reste un argument de santé publique faiblard. L’essentiel des valeurs d’Emmanuel Macron le pousse à sauver non les gens, mais les indices de productivité. Dans cette idée, les métros lieux de haute contamination restent ouverts, mais les théâtres, peu contaminants sous réserve des précautions d’usage, ferment; les teintureries sont essentielles aux cadres ambitieux qui ne font pas leur lessive eux-mêmes, mais les librairies peuvent être assimilées par les mêmes à une perte de temps pour gagner plus, donc être classées en « non essentielles » etc. Combien sommes-nous pourtant en France à estimer que l’on a plus besoin de livres que de chemises repassées par un autre ? De ce point de vue « la question elle est vite répondue », on peut repasser sa chemise, pas écrire les livres des autres.

Outre que l’on peut douter de l’efficacité de ce reconfinement surexposé, il pose une question : en quoi un homme seul peut-il décider pour tous de ce qui est essentiel ? A mon sens, cela tient à une confusion. Charles de Gaulle a voulu rétablir une monarchie tempérée, preuve faite après deux guerres mondiales et une civile, que pour protéger la France des immenses crises (guerres, invasions), il faut d’abord la protéger des divisions des Gaulois qui naissent des désaccords et des divergences et surtout des intérêts de partis. Il s’est ainsi inspiré de ce qui a fonctionné dans l’histoire, la centralisation de la décision vitale, en nous préservant d’abord de nous-mêmes, elle préserve l’intégrité du territoire. Sous certaines conditions, cette organisation peut même mener à la grandeur (mais ce n’est plus un sujet de notre temps). Si le pouvoir d’un seul peut être salutaire face aux guerres ou aux invasions, il devient une drogue dangereuse quand il s’agit de se substituer à la société. De remplacer la démocratie et le libre arbitre individuel d’une façon qui n’a jamais existé dans notre histoire (sauf peut-être sous l’Occupation ?). l’expression de la complexité sociale, déjà imparfaite et en crise avec le parlementarisme, ne parvient à gouverner une vie sociale si diverse de façon satisfaisante; qu’en peut-il être depuis un seul fauteuil ? C’est pourtant ce qui est en train de se passer.

Qu’est-ce qui est « l’essentiel » dans la durée pour la diversité des âmes et des corps qui composent la société ? Macron ne le sait pas, pas seulement parce qu’il a fait l’ENA, mais parce que les réponses ne peuvent tout simplement pas être les mêmes ni données de l’extérieur. On le voit avec l’absurdité qu’il y a à contraindre les citadins au métro et à interdire aux ruraux les promenades dans la nature. Mais on peut multiplier à l’infini sur les besoins vitaux (de visages des tous petits, de corps des jeunes, de présence des anciens, de lire sur les lèvres des muets et de l’amitié pour nous tous).Quel est le plus grand risque d’une personne qui a tout misé sur son commerce et son entreprise, la regarder couler rideau fermé ou risquer d’attraper un rhume, parfois bénin, parfois mortel ?

Qu’est-ce qui est essentiel à la vie d’un jeune ? Pouvoir fréquenter ses congénères ou spéculer sur la préservation de sa santé ?Combien de métiers, ou de conduites personnelles, sont à risque ? Qui peut définir le risque à la place de celui qui se risque ?On objectera que l’on doit tous protéger les vulnérables. Bien sûr ! Mais là encore qui peut mieux juger qu’eux-mêmes ? S’il y a un devoir de l’action collective, c’est de protéger ceux qui le demandent, pas de contraindre tout le monde en leur nom. Nul ne peut être contraint à se mettre en danger. C’est pourtant ce qui est en train de se passer quand on oblige certains à aller travailler. Un « en même temps » obligé ainsi d’un seul mouvement des gens qui le demandent à ne pas travailler et contraint d’autres qui ne le peuvent à monter au front de leur santé. Ceux d’entre-nous qui sont exposés à un risque sanitaire ou économique doivent trouver auprès de la solidarité collective, les moyens de subvenir à leur confinement (courses pour les personnes âgées etc), les ressources et les compensations face à leur mise en danger économique (aides ciblées, pas constitution d’une épargne forcée), ou encore les soins nécessaires (le nombre de lits d’hôpitaux).

Le nombre de lits de réanimation d’ailleurs… 10.000 je crois pour une population de 66 000 000 (est-ce que cela fait bien un lit pour 6600 personnes ? On va être à l’étroit…), qui est le vrai choix politique puisque le confinement n’a pour but que de retarder leur engorgement, on en parle ? Quel est le vrai coût d’ailleurs pour ces gens, qui mesurent tout à la rentabilité, entre celui de la paralysie d’un pays ou d’un investissement correctement proportionné dans la santé ?

Peut-on enfermer toute la population française ? Le temps d’un choc de printemps peut-être, mais sûrement pas sans concertation dans la durée dans laquelle s’installe cette pandémie.

Langlois-Mallet

2 Comments

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s