Mademoiselle B. la mode néoféministe recèle encore bien des trésors…

J’avais connu Mademoiselle B. en terrasse. C’était un archétype de parigode, la taille légère, l’esprit vif et libre avec cette désinvolture familière qui fait le charme du Paris des petits villages encore alors marqués d’esprit populaire. Elle animait un club de jeu de go rempli de vieux garçons, où je passais parfois en intrus, jouer le jeudi soir. C’était un plaisir de sentir sa présence à la fois pleine de charme et d’une camaraderie dans laquelle nul de nous n’aurait songer à glisser la moindre ambiguïté. Les Trois Arts était alors un des meilleurs petits rendez-vous des initiés de Ménilmontant. Un des lieux, il en existait alors une bonne vingtaine dans les environs, avec chacun sa personnalité propre, comme celle d’une vieille hôtesse sortie d’un film des années 50. On y jouait donc, mais c’était surtout de la musique, des chansons, quelques fois du théâtre et puis du go dans une camaraderie de village, celui du Paris populaire d’avant Delanoë et les agences de com’ « socialistes ». Dans la cour, entre les pavés moussus, on installait aux beaux jours des tables de guingois, et un petit repas à vrai dire un peu huileux, qui sans façon au son des moineaux ou des hirondelles, nous paraissait plus délectable que les étoiles du Michelin.

La vie coulait ainsi parmi les chansons à la mode dans un décors intemporel qu’avait sans doute connu Brassens, Piaf ou Chevalier. Les Trois Arts, comme plus loin les Trois Chapeaux, comme le Théâtre de Fortune, le Pataquès, le bar Edith Piaf… inscrivait dans le village de Bellevillemontant un de ces oasis culturels qui nous servaient de repère. On savait que quelque soit la froidure l’hiver, se trouvaient de petits points chaleureux où se rencontraient toujours les amis, des concerts et des artistes nouveaux et quelquefois une jolie passante à emballer, qui n’aurait songer à récriminer que lorsque l’aventure s’arrêtait. Comme reporter, je n’avais pas à chercher bien loin le contenu neuf de ma page de la nuit. Je sortais le soir de chez-moi, elle sortirait au petit matin. Je fuyais les attachés de presse craignant que ma liberté de parler des artistes ne soit captive de ceux qui avaient les moyens de les payer. Je ne sonorisait donc que les autres, ceux que je croisais en furetant dans la vraie vie, au hasard d’un petit « flyer » laissé sur le comptoir ou d’une conversation improvisée.

Les Trois Arts m’ont fournit des pages et des pages « d’Action Culture » dans Politis et c’est sur ses banquettes aussi qu’une chercheuse-cinéaste new-yorkaise m’avait interviewé à mon tour pour parler du café « l’âme de la rue ».C’est aux Trois Arts que j’avais emmené, le premier matin, pour le premier croissant après la première nuit, une conquête d’un soir levé à la hussarde (quand ce n’était pas encore criminel : « Toi, je te raccompagne ! », « Bon, les amis, je vous quitte, il parait qu’il me raccompagne… », celle dont je ne savais pas encore qu’elle allait un jour porter mon premier enfant et me transformer à jamais de joli crapaud désinvolte, en père soucieux. C’est aux Trois Arts qu’officiait aussi un autre père, la pipe à la bouche au milieu d’une barbe qui n’eut déparé ni auprès de Hugo ni auprès de l’Eternel, et la main dans son tout aussi éternel pantalon de velours, un vieux toubib, président du club de go (et père de l’héroïne de ce petit billet). Elle était en ce temps je crois la petite amie d’un séduisant chanteur à la mode et je ne serais pas surpris si quelques chanson que vous avez fredonné parlait d’elle et de l’amour qu’un de ces horribles hommes — que nous sommes parait-il devenus depuis, subitement, au hasard d’une mode étatsunienne — lui voua.

Par la suite… les amitiés de quartier se nouent et se distendent dans les petits villages de Paris au gré des déménagements dans d’autres villes éloignées d’une station de métro ou deux deux, mais surtout n’ayant pas les mêmes cafés. Je l’ai perdu de vue, vu de loin en loin à une terrasse; su qu’elle était jeune journaliste quand je ne l’étais plus, puis vu réapparaitre avec esprit sur Facebook.Bizarrement, celle qui était à mes yeux l’une des images possible de l’indépendance et d’un bonheur parisien éternel (qui disparaitrait vite et sans révolte, on ne le savait pas non plus), sous la banalité des vegan-shop, du tourisme global, et du prêt à penser victimaire réapparait sous son vrai visage. Après la révélation néo-féministe donc.

Où j’apprends avec le sermon cérémonieux qui accompagne ces prêtresses, dont l’assurance n’a rien à envier aux pères supérieurs d’antan, que son sort de femme dans le regard des hommes était comparable à celui d’une esclave africaine sous les coups de fouets (qu’en pensent les afro-descendants ?). Misérable destin que je ne voyais pas. La marque du collier sans doute devait être douloureuse quand nous croyons son pas léger. Sa joie était donc feinte quand elle vivait sous les coups et la liberté sage, l’indépendance qu’elle incarnait, un rôle de composition puisqu’elle devait sans doute rentrer le soir pour être attachée et travailler le lendemain sous le soleil des champs de coton ou de canne, dans la crainte du maître violeur et violent.

Qui dira la vie terrible de la bourgeoise parisienne du XXe au XXIe siècle ? Quel poète, quel amant, quel homme se dressera enfin pour libérer sa soeur des fers ? A moins qu’un satiriste, un Thespis égaré par Bacchus ou poussé par Momus, ne dise la cruauté de vieillir ?

Langlois-Mallet

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