Dunkerque-Paris… Désolé de casser l’ambiance

Je me sens toujours un peu gêné vis à vis de vous de mon pessimisme, mais je ne parviens surtout à trouver dans le réel aucune raison objective de changer.

Quand je vais dans un lieu, je suis frappé d’abord par la destruction. C’est une manière de voir qui remonte à l’expérience de l’enfance et la lie intimement au territoire.

Profondément amoureux du vieux Paris, j’ai toujours marché dans mon île de la Cité comme dans un champ de ruines après un bombardement. Je « vois » autour de moi les maisons médiévales, les ruelles, la foule si vivante surtout décrite dans les livres, sur les gravures et je me sens mal dans notre époque au milieu des flux de touristes, des cars, entre deux casernes et des alignements de bâtiments haussmanniens. Je déteste profondément cette époque, mais plus encore que la destruction, je suis frappé par l’aveuglement de mes contemporains, qui recherchent bien sûr le beau, c’est à dire le détail dans la banalité, mais ne se soucient pas de la laideur.

J’ai fait un saut à Dunkerque. J’avais gardé une tendresse particulière pour cette ville sur laquelle j’avais failli mener une enquête de territoire; ses paysage de dock roulés par les vents froids de mer, la chaleur des flamands (et disons des flamandes avec lesquelles tu as l’impression que l’aventure est toujours sur le pont de surgir). Ces temps-ci, quelques ancêtres dunkerquois m’avaient fait de l’oeil dans les grimoires, comme les vues par drone de la série Baron Noir, et je leurs devais une visite.

Bien sûr, je ne suis pas naïf au point de m’attendre à retrouver les mêmes traces qu’à St Malo ou à Riom, mais la destruction passe tout de même l’imagination. Quelques tableaux au musée m’ont poignardé l’esprit. Oui, il y avait bien une magnifique ville de mer, une cité corsaire très comparable à St Malo. Elle est en moi maintenant, plus réelle que la ville que j’ai vu. Un port au bord de remparts médiévaux, des jolies maisons droites flamandes collées-serrées, la poésie des fortifications lancées par Vauban sur l’infini gris de mer. Les grands vaisseaux qui grincent sur les pontons et la fièvre de la vie marine sur les quais.

On ne voit que des maisons moches en béton, d’une ville reconstruite à la hâte après les bombardements. Côté ancêtres, je peux me mettre sous la dent un nom sur la liste des anciens bourgmestres à l’hôtel de ville, et quelques pierres gravées à l’église mais évidemment pas une ruelle, pas une maison à laquelle accrocher mes songeries. Moi cela me fait mal. D’autant que c’était debout il n’y a finalement pas si longtemps. Mais le pire n’est pas la destruction, c’est l’absence de soucis pour la beauté. Que les choses ne soient plus, passe. Mais que l’on ait renoncé à la beauté…

Des générations ont oeuvré pour que tout soit magnifique. chaque rue, la moindre maison, le plus petit heurtoir, le détail du balcon ou du volet… Et nous, comme des porcs, nous en foutons. Vivons dans des lieux vides, des immeubles sans âme, des rues interchangeables. Tout le monde s’en moque pourvu que sa bagnole soit-là. La laideur, le manque d’exigence, d’aspiration vers le beau se répercute partout sur les corps, dans les âmes, dans les existences ainsi méprisées et dévaluées. Mais surtout dans l’indifférence…

Dans le bus, les gens s’apostrophent sur leur misère. Sur cette connaissance qui après « une vie de travail », n’aura que 640€ de retraite. Autant dire une femme, quelle que soit la puissance d’imaginaire et de liens affectifs qui l’habite, condamnée à une mort par torture et angoisse. Pour un crime qu’elle n’a pas commis. « Il faut qu’il arrête l’autre, là, avec sa retraite… » ou sous entendu, on l’arrêtera… « l’autre » dont on entend le ricanement, caché derrière ses armées de policiers « qu’ils viennent me chercher… »

La petite manif étique de la veille en centre ville alimente les conversations comme un monstrueux évènement qui avait bloqué la circulation. Je l’avais croisé (j’étais occupé à graisser les roues de la poussette), une quarantaine d’actifs bon enfant de la CGT et quelques retraités derrière une banderole. Comme un peu de survie qui se débat, entre les deux enterrements voisins à l’église St Eloi, déplaçant une troupe comparable. Les destructions macronnistes comme un écho sur des territoires déjà fatigués de bombardement, de destruction, de vie active retirée, de laideur vainqueur.

Le TGV retour donne aussi à voir ces paysages de campagne blessés de toute part par les débris du monde industriel. Je ne parle pas des terrils qui nous parlent d’une âme ouvrière disparue, mais des champs d’éoliennes, des restes d’usine et de zones d’activités, des hyper et de la mocheté semé ici et là dans l’indifférence et quasiment le dégoût du paysage.

Bien sûr que l’on est habitué à ce que plus personne ne chante le soleil qui se couche, l’arbre, la rose ou la beauté d’une femme. Il n’y a plus de chants d’oiseaux. Nous sommes – à part quelques excités pathologiques du gagner plus – déjà dans ce deuil de la vie même; ce grand baissé de rideau collectif que les hommes de sciences nous ont promis pour bientôt ou encore plus tôt.

Bon, je suis désolé, je veux bien vous dire que tout va s’arranger, mais seulement à partir du jour où l’on aura pris collectivement conscience de l’ampleur du désastre.

Langlois-Mallet

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